La Tresse, roman puis film à succès, me dérangent profondément par ce qu’ils sont censés transmettre. Ce récit se présente comme un hymne à la résilience et à la solidarité féminine. Pourtant, sous ses atours émancipateurs, l’œuvre dissimule une réalité bien plus sombre : celle d’un monde où l’espoir des unes se construit sur l’exploitation des autres.
Prenez Smita, femme dalit condamnée à ramasser des excréments et à vendre ses cheveux pour offrir un avenir à sa fille. Son sacrifice se fait sans contrepartie : elle offre une part de son corps, sans jamais bénéficier d’une juste reconnaissance, ni matérielle, ni symbolique. Smita cristallise ce que j’appelle une "violence narrative" : sa condition la réduit à un rôle de pourvoyeuse de matière première — ses cheveux — dans une économie mondialisée qui l’exclut totalement des bénéfices. Ce qui pourrait sembler un échange solidaire s’avère, en réalité, une prédation déguisée : l’une donne tout, les autres recueillent les fruits.
À l’inverse, Giulia, entrepreneuse italienne, et Sarah, cadre canadienne, évoluent dans des univers où l’éducation, les réseaux et les droits sociaux existent. Leurs victoires, même douloureuses, s’appuient sur un privilège structurel que Smita ne connaîtra jamais.
Ce contraste révèle combien les souffrances et les victoires des personnages ne sont pas comparables. Tandis que Smita vend ses cheveux pour quelques roupies, le marché mondial du cheveu représente des milliards.
En tissant des liens poétiques entre des réalités socio-économiques incomparables, La Tresse propose ce que l’on pourrait appeler un cosmopolitisme de surface : une vision harmonieuse du monde qui masque les rapports de force réels et donne l’illusion d’une solidarité universelle.
Ainsi, la tresse, loin de n’incarner qu’une solidarité universelle, reflète aussi l’agencement inextricable des privilèges et des spoliations à l’ère mondialisée. Cette lecture subversive révèle combien il est difficile de représenter la solidarité sans reproduire les schémas de domination qu’elle prétend transcender.
On pourrait croire à une maladresse, mais le problème est plus profond. La Tresse n’est pas un manifeste politique, certes, mais en gommant les rapports de domination (Nord/Sud, castes, classes), il participe à une forme de violence symbolique. La solidarité qu’il célèbre est un mirage : comment parler d’égalité quand l’une doit se démembrer pour que les autres s’émancipent ?
En conclusion, l’œuvre séduit par son lyrisme, mais elle échoue là où il aurait fallu oser : montrer que le vrai courage ne consiste pas à espérer malgré l’oppression, mais à la nommer et à la combattre.